|
La chronique de Bernard Jullien, directeur du Gerpisa, réseau international de recherche sur l’industrie automobile et conseiller scientifique de la Chaire de Management des Réseaux du Groupe ESSCA.
Le lancement officiel cette semaine des Elles de l’Auto, association destinée à promouvoir la présence, l’apport et la réussite des femmes dans toutes les fonctions, à tous les niveaux et pour tous les maillons de la chaîne de valeur a connu un réel succès et a su suscité l’enthousiasme des femmes comme des hommes présents. Il faisait suite à une manifestation du même type organisée par Automotive News Europe à Turin dans le cadre du congrès annuel de la revue pour mettre à l’honneur les femmes qui en Europe contribuent à faire l’automobile d’aujourd’hui et de demain.
La convergence de ces initiatives comme le succès qu’elles rencontrent tant auprès des femmes concernées que auprès des hommes qui évoluent à divers titres dans le monde de l’automobile pourrait s’interpréter cyniquement comme un nouvel avatar d’une dérive anglo-saxonne de nos sociétés vers un très aseptisé "politiquement correct" où l’exigence de parité viendrait s’exprimer dans un monde symboliquement marqué au sceau des valeurs masculines. En écoutant ce qui se disait jeudi dernier sur les planches comme dans le parterre, on retire la conviction qu’interpréter ainsi le succès serait se méprendre. Ce qui est en cause est d’une autre nature et renvoie fondamentalement aux changements profonds de cette industrie et aux difficultés que rencontrent les acteurs pour y faire face. Dans ce contexte de transformation en effet, ce qui était autrefois marginal devient souvent central et ceci à deux conséquences.
La première est que ce sont ceux – et donc très souvent celles - que l’on avait maintenu dans les marges des organisations qui gagnent leur cœur et viennent révéler aux tenants de l’ordre ancien les opportunités qui s’ouvrent à eux s’ils consentent à prendre enfin au sérieux ce qu’ils leur racontaient souvent depuis longtemps. Comme l’a souligné très laconiquement mais très efficacement Emilie Binois, dans un monde obsédé traditionnellement par le produit et, ajouterais-je, par l’appareil de production, les hommes laissaient peu de place aux femmes dans tout ce qui avait trait à ces deux dimensions centrales. Restaient le commerce, le marketing, la communication mais aussi certains dossiers considérés longtemps comme presque cosmétiques comme le développement durable.
Comme on le comprend depuis quelques longues années s’agissant de la distribution et depuis peu pour le développement durable, on ne peut plus en 2008 traiter ces dossiers comme accessoires. Puisque les compétences les concernant ont été abandonnées par le top management, celui-ci n’a souvent pas d’autres choix que d’écouter ceux qui les géraient loin de leurs yeux, avec relativement peu de moyens et en développant des cultures alternatives dont les vertus ressortent alors. C’est d’abord dans ce contexte que paraît s’inscrire aujourd’hui les démarches de plus en plus volontaristes pour diversifier les profils et éviter de se priver de la faculté d’innovation que confère la diversité des profils.
La seconde conséquence de l’espèce de tourmente dans laquelle est importée le monde de l’automobile qui se voit aujourd’hui sommé de renégocier sa place dans les sociétés est que la clôture sur soi de ce monde et des professionnels males des pays développés qui l’ont fait est de plus en plus intenable et stratégiquement suicidaire. La multiplication des centres de conception hors du cœur des grands groupes relève de cette logique. La recherche encore timide de professionnels ayant débuté leur carrière hors de l’automobile se nourrit à la même source. Sans verser dans le cliché, les femmes auxquelles les nécessités de la vie familiale au moins préservent une attention au reste du monde social plus grande et donc une propension à l’enfermement dans des problématiques spécifiquement automobiles moindres ont certainement dans ce contexte une carte à jouer et beaucoup semblent l’avoir compris. Encore faudra-t-il que les organisations des entreprises ne leur demandent pas de singer les pratiques des hommes et de s’abandonner au travail comme nous les hommes le faisons trop volontiers. Alors peut-être, on verra des femmes non pas seulement à la tête de petites équipes dans des services de marketing ou de communication mais aussi à la tête du design ou du produit. De notre conviction qu’il y a là une nécessité et de notre connaissance de ce qu’elles apportent dépendra notre capacité à convaincre le management des entreprises d’abord et les jeunes en formation ensuite. Pour l’heure, il est encore difficile lorsque l’on s’adresse à des publics en formation de convaincre les filles que l’automobile est susceptible de leur réserver un avenir digne d’intérêt et respectueux des équilibres personnels et familiaux auxquels elles sont attentives. Elles attendent quelques gages. Aux entreprises de les leur offrir en ne se contentant pas de souhaiter qu’elles viennent.
Bernard Jullien
Source: autoactu.com |